Voter, un exercice spirituel ?

Nul Français ne peut ignorer qu’il est appelé à voter en 2017. Chrétiens, nous devons en parler !

Election. Pour qui a l’expérience des Exercices spirituels de saint Ignace, le mot évoque inévitablement un moment capital de cette retraite dont le but est justement de mener à bien une « élection ». A vrai dire, le mot n’est que la traduction trop littérale du latin electio, il signifie le choix du retraitant pour mettre sa vie en conformité avec la volonté de Dieu. Apparemment, donc, rien à voir avec les élections politiques.

Rien à voir ? Ce n’est pas si sûr ! Car, dans les situations et les règles qu’expose Ignace pour amener le retraitant à découvrir ce que Dieu veut inventer avec lui, on pourrait trouver quelques conseils susceptibles d’éclairer aussi le citoyen qui veut donner son bulletin au meilleur candidat.

Pendant plusieurs jours d’Exercices spirituels, le retraitant doit d’abord bien comprendre que la fin de l’homme est le service de Dieu  ; après quoi, il peut passer à la seconde étape qui consiste à chercher, dans la prière et la réflexion, selon des méthodes que développe Ignace, comment il pourra réaliser cette fin dans sa vie quotidienne. Pour illustrer cette démarche, Ignace donne l’exemple d’un célibataire qui hésite entre le mariage et la vie religieuse ou sacerdotale. Ce n’est qu’après avoir compris clairement que la fin de toute vie humaine était le service de Dieu qu’il pourra déterminer dans quel état de vie il devra réaliser cette fin. Car, « il faut, dit Ignace, ne pas ordonner et soumettre la fin au moyen mais le moyen à la fin. »

Cela peut paraître évident. Et pourtant, continue Ignace, « il arrive que beaucoup choisissent en premier lieu le mariage, ce qui est le moyen, et en second lieu le service de Dieu notre Seigneur dans le mariage ; or, c’est le service de Dieu qui est la fin. » Ainsi, au lieu de se conformer au choix de Dieu, l’homme veut en réalité amener Dieu à approuver un choix humain déjà décidé et réalisé.

Certains électeurs se comportent ainsi. La fin, c’est le bien du pays et de ses habitants ; le moyen, ce sont les candidats, avec leur personnalité, leur parti politique, leur programme : autant d’éléments qui exigent un examen sérieux. Or, il peut arriver que l’électeur commence par choisir un candidat en fonction de motivations qui n’ont guère été réfléchies. On peut obéir à des sympathies ou des antipathies spontanées qui n’ont jamais été critiquées par une réflexion sérieuse. On peut être influencé par des traditions familiales ou locales ; on peut subir plus ou moins consciemment la pression d’un groupe dont on n’envisage pas de se démarquer. On peut être sensible à l’aspect physique du candidat, à sa manière de s’exprimer. Ce ne sont pas là les garanties d’une honnêteté et d’une compétence politique. Qu’en est-il du bien du pays ?

Pour reprendre le langage ignatien, on a commencé par les moyens au lieu d’envisager d’abord la fin. Et comme le retraitant qui se persuade qu’en faisant sa volonté propre il fait la volonté de Dieu, on soutiendra que le candidat choisi pour des motifs superficiels est bien celui qui servira le mieux le pays. Que d’entêtement et de passion, parfois, pour donner à une position fragile l’apparence de la solidité !

Pour faire un bon choix, il faut donc que la réflexion et le jugement puissent s’exercer sans être troublés par la passion ou la sensibilité. Tant que le choix clairement motivé n’est pas fait, on ne doit pencher d’aucun côté : comme le fléau d’une balance, dit Ignace, qui reste parfaitement horizontal tant qu’on n’a pas chargé l’un des plateaux.

Y a-t-il un vote chrétien visant à promouvoir des valeurs chrétiennes ? Ainsi formulé, le problème est mal posé. Une valeur chrétienne est une valeur humaine considérée avec un regard de foi qui, loin de la détruire, l’illumine, l’épanouit et la pousse jusqu’à sa perfection et sa vérité. La promotion de la justice et de la paix, par exemple, est une valeur humaine qui peut mobiliser croyants et incroyants. Le regard chrétien y verra aussi la manifestation de cet amour du prochain enseigné par le Christ, qui trouve sa vraie source dans l’amour d’un Dieu qui veut le bonheur de tous les hommes.

Père Jacques Roubert, s.j.




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